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À partir du moment où elle eut pris cette décision, Volyova se sentit envahie par une telle énergie qu’elle arracha de son corps tous les shunts et les sondes médicales, les envoyant promener avec une certaine perversité. Abstraction faite des lunettes qui remplaçaient ses yeux aveugles et des machines maléfiques qui grouillaient dans son crâne – et qu’elle s’efforçait d’oublier –, elle se sentait plutôt en forme. Elle savait qu’elle paierait plus tard cette imprudence – de sa vie, probablement. Mais cette perspective ne lui inspirait aucune angoisse, seulement la calme satisfaction de pouvoir au moins faire quelque chose du temps qui lui restait. C’était bien joli d’être allongée là, à diriger les affaires de loin comme une douairière impotente, mais ce n’était pas son genre. Elle était la Triumvira Ilia Volyova, et elle avait un certain standing à assumer.
— Ilia… commença Khouri en la voyant faire.
— Khouri… répondit Volyova dans un croassement, mais avec tout de même une certaine fougue. Khouri… fais ça pour moi, ne pose pas de question. D’accord ?
— D’accord… Enfin, je crois.
Volyova appela, d’un claquement de doigts, un droïde qui s’approcha en louvoyant entre les moniteurs médicaux grinçants.
— Capitaine, vous pourriez demander au droïde de m’aider à rejoindre la soute du vaisseau ? Je voudrais que vous mettiez un scaphandre et une navette à ma disposition.
— Ilia, qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Khouri en l’aidant à s’asseoir.
— Je sors. J’ai deux mots à dire – et assez fermement – à l’arme dix-sept.
— Tu n’es pas en état de…
Volyova l’interrompit d’un revers de la main – une main bien frêle, en réalité.
— Khouri, j’ai peut-être l’air délabrée, mais en apesanteur, avec un scaphandre et une ou deux armes, tu verras que je suis encore capable de faire des dégâts. D’accord ?
— Tu n’abandonnes jamais, hein ?
Le droïde l’aida à poser les pieds par terre.
— Abandonner ? Ce mot ne figure pas dans mon vocabulaire.
Khouri vint à son aide en la prenant par l’autre bras.
Hors de la zone de combat, bien qu’encore à portée des armes potentiellement mortelles, Antoinette interrompit le schéma d’évasion qu’elle avait amorcé et poussa l’Oiseau de Tempête à un g. Par les vitres du vaisseau, elle voyait la forme allongée du gobe-lumen de la Triumvira, réduit par la distance à un petit grain de lumière. La plupart du temps, il était invisible dans les ténèbres, mais toutes les vingt ou trente secondes, un éclair – l’explosion d’une mine, d’une ogive, d’une propulsion, ou le tir d’une arme – mettait fugitivement sa coque en relief, un peu comme un phare éclairant un promontoire déchiqueté, surgi des profondeurs d’un océan tempétueux. Cela dit, on ne pouvait se méprendre sur sa position : il était à tout moment au centre d’un jaillissement de flammes si vives qu’elles s’imprimaient sur sa rétine, y traçant des courbes et des hélices roses, mourantes, sur un fond d’étoiles. Ces traces lui rappelaient les bâtons lumineux avec lesquels les enfants jouaient lors des fêtes, quand on tirait un feu d’artifice, sur le vieux carrousel. Des têtes d’épingles plus brillantes trahissaient la détonation de petites armes, et, plus rarement, Antoinette voyait la ligne rectiligne, rouge ou verte, d’un rayon précurseur de laser qui interceptait le dégazage d’air ou la fuite de propulseur d’un vaisseau. Distraitement, en maudissant sa propension à se concentrer sur les détails les plus triviaux au plus mauvais moment, elle se dit que c’était un détail qui n’était jamais bien montré dans les space-holodrames : les rayons laser y étaient invisibles, ce qui ajoutait un élément sinistre au drame. Les vrais combats spatiaux étaient des histoires beaucoup plus sordides, avec des nuages de gaz et des éclats de débris jaillissant en tous sens, sur lesquels se reflétaient les rayons mortels.
L’essaim était plus dense vers le centre et allait en se dispersant sur des dizaines de kilomètres. Elle était à la limite extérieure, mais elle était bien consciente que l’Oiseau de Tempête devait constituer une cible très tentante. Les défenses de la Triumvira étaient concentrées sur les plus proches assaillants, mais Antoinette savait qu’elle ne pouvait se permettre d’escompter qu’il en serait toujours ainsi.
La voix de Xavier lui parvint par l’intercom :
— Antoinette ? Scorpio est paré pour le départ. Il dit que tu peux ouvrir la porte de la soute quand tu veux.
— Nous ne sommes pas assez près, répondit-elle.
La voix de Scorpio se fit entendre à son tour. Elle la distinguait nettement de celle des autres porckos.
— Antoinette ? C’est bien, là. Nous avons assez de carburant pour y aller. Vous n’avez pas besoin de mettre en jeu la sécurité de l’Oiseau de Tempête en vous rapprochant davantage.
— Mais plus nous nous rapprocherons, plus vous garderez de carburant en réserve, non ?
— Je ne peux pas dire le contraire. Alors faites-nous approcher de cinq cents kilomètres. Et là, ce sera vraiment suffisant.
Elle zooma sur l’image et afficha les données télémétriques envoyées par les nombreuses caméras qui tournaient maintenant autour du vaisseau de la Triumvira. Les images étaient intégrées sans démarcation et retraitées afin de supprimer le mouvement. L’image sautait parfois, mais Antoinette avait l’impression générale de planer dans l’espace à deux ou trois kilomètres seulement du vaisseau. Le silence était l’une des choses que les holodrames rendaient bien, se dit-elle, mais elle ne s’était jamais aperçue à quel point le silence accompagnant un vrai combat pouvait être terrible et sonner faux. C’était un néant abject sur lequel l’imagination plaquait des hurlements sans fin. Et l’effet était aggravé par les apparitions du vaisseau de la Triumvira qui surgissait des ténèbres de façon aléatoire, au gré des saccades lumineuses, jamais assez longues pour lui laisser le temps d’en distinguer les contours dans leur intégralité. Ce qu’elle voyait de son architecture démentielle n’en était pas moins dérangeant…
Soudain, elle vit une chose qui n’était pas là avant : un rectangle de lumière, comme une porte dorée ouverte dans l’assemblage complexe et désordonné de la coque du Spleen. Elle ne resta ouverte qu’un instant, juste le temps de laisser sortir une navette. La flamme de son moteur glissa sur l’extrémité acérée d’un espar, et alors que le vaisseau effectuait un virage serré, s’orientant grâce à des poussées de correction stroboscopiques, l’ombre noire de l’espar rampa sur la coque dont la surface avait la texture écailleuse d’une peau de lézard.
Que veux-tu me dire à propos des Loups, Felka ?
[Tout, Clavain. Enfin, tout ce que j’ai appris. Tout ce que le Loup a bien voulu me laisser découvrir.]
Ce n’est peut-être pas vraiment tout, Felka. Et il se pourrait aussi que ce ne soit pas totalement vrai.
[Je sais. Mais je crois quand même que je ferais mieux de t’en parler.]
Ce n’était pas seulement une question de guerre contre l’intelligence, dit-elle à Clavain. Ce n’était qu’une partie de l’entreprise ; un détail dans un programme d’entretien cosmique, vaste et faillible. En dépit de toutes les indications contraires, les Loups n’essayaient pas d’éradiquer l’intelligence dans la galaxie. Pas du tout, même. Ce qu’ils s’efforçaient de faire ressemblait un peu aux coupes claires pratiquées dans une forêt afin de ne garder que quelques jeunes arbres plutôt que de l’incinérer ou de la raser complètement ; ou à la limitation d’un incendie à quelques flammes soigneusement contrôlées plutôt que de l’éteindre complètement.
Réfléchis, poursuivit Felka. L’existence des Loups résout une énigme cosmique : les machines à tuer expliquent pourquoi l’humanité se retrouve pratiquement seule dans l’univers ; pourquoi il semble n’y avoir aucune autre civilisation intelligente dans la galaxie. L’humanité aurait pu n’être qu’une blague statistique dans un cosmos autrement sans vie ; l’émergence de la vie intelligente, utilisatrice d’outils, aurait pu demeurer exceptionnellement rare ; des milliards d’années auraient pu s’écouler avant qu’une autre civilisation n’ait une chance d’émerger. Cette hypothèse avait du reste tenu jusqu’à l’aube de l’ère du voyage interstellaire, où les explorateurs humains avaient commencé à découvrir les ruines d’autres civilisations entourant les étoiles proches. Loin d’être rare, on aurait dit que la vie intelligente, technologiquement avancée, était en réalité plutôt commune. Mais pour une raison ou une autre, ces civilisations s’étaient toutes éteintes.
Tout laissait supposer que les extinctions s’étaient déroulées sur une échelle de temps relativement brève par rapport aux cycles de développement et d’évolution des espèces : peut-être pas plus de quelques siècles. Ces événements semblaient aussi se produire à peu près au moment où chaque culture amorçait sérieusement son expansion dans l’espace interstellaire.
En d’autres termes, à peu près au stade de développement où se trouvait à présent l’humanité : fracturée, balbutiante, mais encore plus ou moins unique en son genre.
Compte tenu de ces prémisses, poursuivit-elle, la découverte de l’existence d’entités comme les Loups – ou les Inhibiteurs, ainsi que les appelaient certaines de leurs victimes – était inévitable. Il fallait s’y attendre, étant donné le schéma des extinctions : des essaims de machines tueuses, implacables, à l’affût entre les étoiles, attendant patiemment, pendant des millénaires, les signes d’émergence d’une espèce intelligente…
Sauf que ça n’avait pas vraiment de sens, continua Felka. Si l’intelligence méritait d’être éradiquée, pour quelque raison que ce fût, pourquoi ne pas la tuer dans l’œuf ? L’intelligence était issue de la vie ; la vie – à part dans des niches très rares et très exotiques – surgissait d’un bouillon de culture universel d’éléments chimiques et de conditions préliminaires. Alors, si l’intelligence était l’ennemie, pourquoi ne pas intervenir avant, dès le départ du cycle de développement ?
Il y avait mille façons d’y parvenir, surtout quand on se plaçait sur des échelles de temps de plusieurs milliards d’années : on pouvait interférer dans les processus de formation des planètes proprement dites, perturber délicatement les nuages tourbillonnants de matière en accrétion autour des jeunes étoiles. On pouvait faire en sorte qu’aucune planète n’émerge sur les orbites imposées pour l’apparition de l’eau, ou que ne se créent que des mondes soit très lourds soit très légers. On pouvait les projeter dans le froid interstellaire ou dans la face incandescente des soleils qui leur avaient donné naissance.
On pouvait empoisonner des planètes, perturber subtilement la répartition des matériaux constitutifs de leur croûte, de leurs océans et de leur atmosphère de telle sorte que certaines chimies du carbone organique deviennent inadéquates. On pouvait aussi faire en sorte que les planètes ne s’installent jamais dans le genre de stabilité intermédiaire qui permet à la vie multicellulaire complexe de voir le jour. On pouvait projeter, à jet continu, des comètes dans leur croûte, les ébranlant et les faisant se convulser sous une éternité de bombardement, pétrifiées dans des hivers perpétuels.
On pouvait encore manipuler les étoiles afin que leurs planètes soient périodiquement stérilisées par des éruptions coronales massives, ou plongées dans une sorte de stase par de terribles ères glaciaires.
Et si on était arrivé trop tard, s’il fallait bien accepter que la vie complexe ait vu le jour et peut-être même atteint un certain niveau d’intelligence et de technologie, il y avait toujours moyen de…
Bien sûr qu’il y avait toujours moyen de…
Une civilisation déterminée pouvait toujours éradiquer la vie dans la galaxie par la manipulation habile de corps stellaires superdenses, en provoquant des collisions d’étoiles neutroniques jusqu’il ce qu’elles s’anéantissent mutuellement dans des tempêtes meurtrières de rayons gamma. Les éruptions d’étoiles binaires pouvaient être transformées en armes à énergie dirigée : des lance-flammes d’une portée de plusieurs années-lumière…
Et si ce n’était pas faisable, ou pas souhaitable, la vie pouvait être éradiquée par la force brutale. Une civilisation de machines pouvait établir sa domination sur la galaxie en moins d’un million d’années, anéantissant radicalement toute vie organique.
Mais ce n’était pas pour ça qu’ils étaient là, conclut Felka.
Alors, pourquoi ? demanda Clavain.
Il y a une crise, répondit-elle. Dans le lointain futur de la galaxie, à trois milliards d’années de nous. Sauf que le futur en question n’est pas vraiment « lointain ». Pas du tout, même.
Treize tours de la spirale galactique, et voilà tout. Avant que les glaciers n’établissent leur empire sur la Terre, on pouvait, en se promenant sur ses plages, trouver des roches sédimentaires vieilles de plus de trois milliards d’années.
Treize tours de roue galactique ? Ce n’était rien, à l’échelle de l’univers. C’était déjà presque là.
Quelle crise ? demanda Clavain.
Une collision, répondit Felka.